En juillet 2025, Sociétés Iuris Naturalis, L'Association de droit naturel est une association internationale de juristes et de professeurs de droit dont l'objectif est de promouvoir la pertinence juridique et politique du droit naturel. Elle compte actuellement près d'une centaine de membres issus de nombreux pays. Nous avons interviewé Diego Poole, l'un de ces universitaires, basé en Espagne.
Pourquoi le droit naturel est-il nécessaire aujourd'hui ?
—La loi naturelle est aussi nécessaire que le soleil ou la loi de la gravité. Sa validité ne dépend pas de notre reconnaissance. La loi naturelle s’accomplit inexorablement, tout comme le soleil se lève chaque matin. Peut-être existe-t-il un politicien si ambitieux qu’il envisage de l’abroger. Comme s’il voulait interdire… la pluie.
Si nous voulons vivre en harmonie avec la réalité et traverser ce monde en toute sécurité, nous devons comprendre et respecter cette loi. La loi naturelle, au sens le plus large, est la loi de la nature. Et la nature est ce que l'humanité n'a pas créé, c'est-à-dire presque tout ce qui nous entoure, y compris nous-mêmes, qui faisons aussi partie de la nature.
Nous constatons que le monde obéit à un ordre, que les choses n'agissent pas au hasard, mais selon une intention prédéterminée. Les choses dépourvues de connaissance ne tendent pas vers leur fin sans la direction d'un être doté de connaissance et d'intelligence, de même qu'une flèche n'atteint sa cible que guidée par un archer. Dès lors, nous pouvons affirmer que toute la nature est comme une “ œuvre de Dieu ”. Ce sens, cette finalité, cette raison d'être, inscrits dans la nature par son créateur, s'expriment dans les lois de la nature.
Il est vrai que, depuis saint Augustin, la tradition nomme « loi éternelle » la loi qui régit le cosmos et réserve le terme de « loi naturelle » à la participation de l’humanité à cette loi. Les êtres irrationnels (animaux, plantes, mer, cieux…), mus par Dieu directement par la loi de la nature (ou “ loi éternelle ”), participent “ passivement ” à cet ordre. Les êtres humains, en revanche, participent “ activement et de manière responsable ” à cette loi, qu’ils découvrent en se connaissant eux-mêmes et en contemplant le monde qui les entoure.
L’homme est la seule créature du monde matériel capable non seulement de comprendre la loi qui le régit, mais aussi de la rejeter ou de l’accepter. Cette acceptation est à juste titre appelée “ participation ”, car elle consiste non seulement à dire oui au plan de Dieu pour l’homme et le monde, mais aussi à coopérer activement avec Dieu à la gouvernance de la nature (de soi-même et du monde entier), à en découvrir les exigences et à les mettre en œuvre. Ainsi, pour saint Thomas d’Aquin, la loi éternelle se prolonge dans la loi naturelle, que l’homme découvre lorsqu’il participe au plan de Dieu. La loi naturelle est une véritable “ participation ” à la gouvernance du monde par Dieu ; une participation par laquelle l’homme devient, en un certain sens, colégislateur avec Dieu dans le cours de l’univers.
Le droit naturel est-il compatible avec le développement scientifique ?
Le droit naturel s'appuie sur le paradigme scientifique du « dessein intelligent », selon lequel la nature exprime et répond à une rationalité créatrice, car il est évident que le monde obéit à un ordre, que les choses n'agissent pas au hasard, mais selon une intention préalable. Ce paradigme n'est pas seulement l'apanage des philosophes et des théologiens, mais aussi des scientifiques, tels que Max Planck (prix Nobel de physique, 1918), Albert Einstein (prix Nobel de physique, 1921), Werner Heisenberg (prix Nobel de physique, 1932), Arthur Compton (prix Nobel de physique, 1927), Brian Josephson (prix Nobel de physique, 1973), et bien d'autres, dont le nombre ne cesse de croître. À ce propos, un excellent ouvrage récent, intitulé…“Dieu, la science, les preuves”Écrit par deux Français, Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, et déjà traduit en plusieurs langues, cet ouvrage rassemble de nombreuses citations de scientifiques de renommée mondiale concernant la conception intelligente de l'univers par Dieu. Einstein affirmait que « les scientifiques sérieux sont les seuls hommes profondément religieux » et que « le hasard est Dieu sous une autre forme ».
Soyons clairs : l’acceptation du droit naturel est intimement liée à la reconnaissance de Dieu. Il n’y a pas de loi sans législateur. Il n’y a que deux possibilités : le hasard ou la causalité. Mais le hasard n’oblige personne. Accepter que la nature soit le fruit de processus aléatoires ou fortuits impliquerait l’absurdité et le non-sens du monde. C’était, entre autres, la position de l’existentialisme qui, en niant l’existence de Dieu, concluait de manière cohérente que la nature n’a pas plus de sens que celui que chacun choisit de lui donner.
Le déni du sens intrinsèque de la nature, et donc du droit naturel, est le postulat fondamental de la philosophie du genre, érigée en philosophie d'État par de nombreux pays occidentaux. Ce n'est pas un hasard si l'une des figures de proue de l'idéologie du genre (Simone de Beauvoir) fut la compagne de Jean-Paul Sartre, précurseur de l'existentialisme.
La théorie du droit naturel que vous défendez est-elle une utopie dans un monde sécularisé et relativiste ?
Bien au contraire. C'est un engagement envers le réalisme. Respecter la nature et ses lois, c'est reconnaître la cohérence du monde, car les choses se définissent par leur finalité. Elles n'existent pas d'abord pour ensuite devenir bonnes ou mauvaises. Par exemple, un marteau en argile n'est pas vraiment un marteau. Ce n'est même pas un mauvais “ marteau ”. Ce n'est tout simplement pas un marteau, car il ne remplit même pas la fonction d'un marteau. Les choses existent, et sont bonnes ou mauvaises, par rapport à la fin pour laquelle elles ont été créées. Cela a d'innombrables conséquences. Par exemple, les réalités naturelles, y compris les êtres humains, progressent ou dégénèrent dans la mesure où elles se rapprochent ou s'éloignent de leur finalité propre. S'il n'y avait ni sens ni finalité, nous ne pourrions parler de “ meilleur ” ou de “ pire ”, de “ progrès ” ou de “ corruption ” (ni physique ni morale). Toute évolution ne serait rien de plus qu'un changement ou un mouvement.
Par ailleurs, on ne peut parler de beauté ni de laideur, car les belles choses sont celles qui accomplissent leur forme et leur aspect (la beauté vient de “ formous ”, ce qui a « sa forme ») ; par conséquent, les êtres difformes sont aussi laids, précisément parce qu’ils n’ont pas la forme qui correspond à leur nature. La loi naturelle tente également d’expliquer pourquoi ce qui est naturel est bon et beau.
Le droit positif vise à réguler la coexistence humaine, mais il ne définit pas ce qui est naturel. Le droit ne devrait pas définir l'humanité ni ses communautés naturelles, telles que la famille. Le droit découle d'une réalité préexistante, qui le précède et le lie. Si le droit contredit la nature, il contredit la réalité. Ce ne sont pas nous qui inventons le bien et le mal, et encore moins les politiciens. L'indignation ne provient pas de la violation de la loi, mais de la violation d'une personne – une personne qui existe avant et au-delà du droit.
Le rejet du droit naturel découle moins du positivisme (qui, soit dit en passant, recouvre des réalités bien différentes) que du relativisme éthique. Or, le relativisme est l'expression de l'absurdité du monde. Le droit naturel, au contraire, est une invitation à la raison, au réalisme et au respect de la réalité.
Quelles sont les activités promues par Iuris Naturalis Societas ?
—À cette question Je répondrai dans une vidéo. que nous avons fait pour présenter l'association.
L’objectif principal de l’Association est de diffuser les initiatives, publications et événements relatifs au droit naturel, promus par des professeurs et des juristes du monde entier. Elle vise également à favoriser la compréhension mutuelle entre ses membres, en vue de projets communs, de publications et de propositions législatives.
L'objectif principal de l'Association est de diffuser les initiatives, les publications et les événements liés au droit naturel, promus par des professeurs et des juristes du monde entier.
Le second objectif est de nous faire connaître auprès de la communauté universitaire internationale, en tant que vaste groupe de chercheurs défendant le droit naturel.
Le troisième objectif est de proposer des ressources intellectuelles de qualité : livres, articles, tutoriels, vidéos, matériel pédagogique de toutes sortes, qu’ils soient produits par nous ou par d’autres, qui mettent en lumière la pertinence juridique et politique du droit naturel.
Un quatrième objectif est d'organiser et de promouvoir des conférences et des ateliers nationaux et internationaux sur le droit naturel. En peu de temps, nous avons déjà organisé plusieurs événements, que vous pouvez retrouver sur notre site web.
En quoi la conception de la dignité humaine selon l'Iuris Naturalis Societas diffère-t-elle du discours moderne sur les droits de l'homme que l'on observe dans les organisations internationales ?
On dit que le positivisme juridique est mort, ce qui est tout à fait vrai, mais il tente de revenir au sein de la science juridique sous les traits d'une grand-mère, tel le loup de la fable. Et quel est ce déguisement ? La rhétorique relativiste des droits de l'homme, des droits dénaturés, réduits à des intérêts collectifs. Nous assistons aujourd'hui à une crise de la compréhension des droits de l'homme, car lorsque la force normative de la nature humaine est niée, cette force se fonde sur le simple intérêt personnel. Aujourd'hui, par exemple, on revendique le droit à l'euthanasie, à l'avortement, au changement de sexe… Bientôt, avec l'arrivée imminente des Thériens, ce sera le droit de changer d'espèce, ou d'être traité comme un… feu tricolore. Sans aller plus loin, le droit aux relations sexuelles avec des enfants gagne progressivement du terrain, abaissant sans cesse l'âge du consentement sexuel. Je n'exagère pas, il existe un site web…, www.nambla.org, qui tente de justifier “intellectuellement” la pédophilie.
Si les droits humains ne sont que des manifestations de la capacité de maîtrise de soi, alors, en exerçant cette capacité, on pourrait renoncer à tous ses droits. Cette renonciation est présentée comme une autre manière d'exercer le droit. Par exemple, celui qui renonce à la vie ne renonce pas au « droit à la vie », mais exerce plutôt son droit de « disposer de sa vie », puisque l'essence de tous les droits serait la liberté en tant que pure autodétermination.
Si, comme le soutient la pensée libérale, les droits sont l'expression de la capacité d'autodétermination de chaque individu, alors la priorité accordée à un droit plutôt qu'à un autre dépendra des préférences individuelles. Il n'existera aucun critère objectif qui transcende les préférences subjectives, aucun critère permettant de déterminer la prévalence d'un droit sur un autre. Nous constatons aujourd'hui comment les droits “ entrent en conflit ” : le droit à la vie et le droit à l'avortement ; le droit à la liberté d'expression et le droit à la liberté de religion ; le droit à sa propre culture et le droit à l'asile ; le droit à la liberté de circulation et le droit à la santé… Et lorsque nous parlons d'“ équilibrer ” les droits, comme le fait fréquemment notre Cour constitutionnelle, nous ne saurons jamais vraiment comment cet “ équilibre ” est réalisé, mesuré ou comparé.
L’universalité dans une société plurielle : comment comptent-ils défendre l’existence de vérités « universelles » et « permanentes » dans une société qui tend vers le relativisme éthique ?
La question part du principe que l'universalité est incompatible avec le pluralisme, ce qui n'est pas forcément le cas. Il faut d'abord définir ce que l'on entend par pluralisme. D'un point de vue réaliste, le pluralisme ne se définit pas par la coexistence d'opinions également valables simplement parce que chacun les partage, mais plutôt par la coexistence de divers modes de vie, cultures et traditions au sein d'un cadre partagé de vérité et de bien. Je ne crois pas que le problème puisse être résolu uniquement par des règles de dialogue rationnel : il faut l'acceptation commune d'un bien substantiel qui permette le dialogue. Une communauté pluraliste ne peut exister que s'il existe un minimum partagé qui rende la coexistence possible. Aristote disait que l'on peut discuter de beaucoup de choses, mais face à quelqu'un qui prétend qu'il faut frapper sa propre mère, il n'y a ni débat, ni pluralisme pour justifier le respect d'une telle opinion. Si nous formons une communauté, c'est précisément parce que nous avons quelque chose en commun que nous voulons préserver.
Le relativisme est souvent présenté comme une garantie de liberté et de respect de la diversité, mais en pratique, il tend à les saper. Si toutes les valeurs sont réduites à des préférences subjectives, tout critère rationnel de résolution des conflits de préférences disparaît, et il en résulte l'imposition du plus fort et, tôt ou tard, la rupture de l'harmonie sociale.
Si un professeur explique la géographie et qu'un élève lève la main pour dire qu'il “ marginalise ” les platistes en ne leur proposant pas d'explication respectueuse de leur point de vue, le professeur n'aura d'autre choix que d'expliquer qu'il n'existe aucune autre explication pour ce groupe, car la Terre est ronde, et non plate. Le discours académique est jugé sur sa rigueur, et non sur sa conformité aux normes politiques.
Le droit naturel a perdu de son importance dans les cursus universitaires. Quelles stratégies proposez-vous pour inciter les futurs juristes à reconsidérer ces fondements philosophiques ?
—Nous assumons une grande responsabilité, car sans connaissance du droit naturel, nous ne serons pas en mesure de juger le droit positif. Dans la plupart des cursus, les étudiants apprennent à juger “ selon le droit positif ”. Cependant, une solide formation en philosophie du droit leur permettra également de juger le droit positif. Sans connaissance de la philosophie du droit, les juristes deviennent de simples instruments au service du pouvoir et des intérêts dominants, et non de la justice.
La première stratégie pour redonner toute sa place au droit naturel est très simple : expliquer le droit naturel, sa justification et le danger de l’ignorer. Lorsque les professeurs de philosophie du droit se contentent d’expliquer la théorie de l’interprétation et de l’argumentation, l’informatique juridique ou la bioéthique, sans rien dire de la justice ni du droit naturel, ils dévalorisent la discipline. Et lorsque la discipline est dévalorisée et que les programmes sont allégés, ce sont les disciplines dévalorisées qui disparaissent en premier.